Dans un monde professionnel en constante Ă©volution, le tĂ©lĂ©travail en espace de coworking Ă©merge comme une alternative innovante Ă l’organisation traditionnelle du travail. Dans leur article de recherche, StĂ©phanie HAVET-LAURENT, enseignant-chercheur Ă l’INSEEC Grande École, et sa co-auteure Camille PFEFFER, MaĂ®tre de confĂ©rences Ă l’IFROSS (UniversitĂ© Jean Moulin Lyon 3), explorent comment cette pratique fait Ă©voluer la socialisation organisationnelle des salariĂ©s. En introduisant un nouvel espace social, le coworking modifie les dynamiques de travail et de collaboration, tout en posant de nouveaux dĂ©fis pour les pratiques de gestion des ressources humaines.
Dans cet entretien, nous avons l’opportunitĂ© de discuter avec les autrices de leur recherche.

Qu’est-ce qui vous a motivĂ©e Ă Ă©tudier la socialisation organisationnelle des salariĂ©s en tĂ©lĂ©travail dans des espaces de coworking ?
Camille Pfeffer : Cet article dĂ©coule d’une partie de mon travail doctoral conduit entre 2017 et 2020 auprès de salariĂ©s tĂ©lĂ©travailleurs en espace de coworking. Dans cette thèse, soutenue dĂ©but 2023, je me suis intĂ©ressĂ©e aux processus de construction de l’identitĂ© au travail de ces salariĂ©s et Ă leur identification Ă l’entreprise. En particulier, cette construction identitaire se fait Ă travers des pratiques de socialisation organisationnelle. Cet aspect n’est pas explorĂ© en tant que tel dans ma thèse. Nous avons trouvĂ© opportun avec StĂ©phanie d’approfondir ce sujet ensemble Ă©tant donnĂ© notre complĂ©mentaritĂ© en recherche, et nos intĂ©rĂŞts partagĂ©s pour les Ressources Humaines.
Comment les salariés en coworking construisent-ils leurs relations socio-professionnelles ?
Stéphanie Havet-Laurent : En espace de coworking, les salariés créent des liens à distance avec les autres salariés de leur entreprise, mais aussi en présentiel avec les autres personnes qui travaillent dans l’espace de coworking. C’est pour cela qu’on parle de double socialisation organisationnelle. Cette double socialisation peut constituer une chance pour le salarié, parce qu’il peut échanger au cours de la même journée à la fois avec des collègues qui comprennent ses objectifs et ses problèmes, et avec d’autres coworkers qui sont hors des enjeux de l’entreprise et avec qui il peut avoir des échanges plus informels, avec moins d’enjeux professionnels.
En quoi le coworking change-t-il les pratiques de gestion des ressources humaines dans les entreprises ?
CP : Les espaces de coworking offrent des espaces socio-professionnels alternatifs à l’entreprise, avec des interactions différentes, des environnements spatiaux différents, des rythmes et des rites de vie différents. Ces espaces sont notamment connus pour leur dimension communautaire, permettant de rompre l’isolement de certains travailleurs. Un salarié-coworker, c’est-à -dire un salarié en télétravail en espace de coworking, peut se retrouver à devoir faire cohabiter dans son organisation du travail des visios avec son entreprise au milieu de temps sociaux propres à l’espace de coworking. Lors d’un recrutement, il peut aussi être difficile pour un futur collaborateur de comprendre ce qu’il rejoint et à quoi il doit adhérer ou d’identifier : une entreprise à distance et des missions professionnelles ou un espace de coworking et des pratiques sociales. Au fil du processus de socialisation organisationnelle, il peut faire l’expérience de tensions entre ces deux environnements. Les RH doivent comprendre cette situation particulière et anticiper les besoins et contraintes spécifiques de ces professionnels et de cette organisation du travail.
Quelles recommandations donneriez-vous aux entreprises qui souhaitent intégrer des espaces de coworking dans leur modèle de travail ?
SHL : Je dirais d’abord, prendre le temps d’échanger avec le salarié, si possible visiter l’espace de coworking avec lui, pour connaitre son espace de travail, ses possibilités et ses contraintes.
CP : Je partage les recommandations de Stéphanie. J’ajouterai qu’il est essentiel de maintenir des échanges réguliers entre l’entreprise et le salarié concernant cette expérience de travail. La socialisation organisationnelle ne s’arrête pas à l’issue de l’intégration d’un collaborateur. Une telle organisation du travail nécessite d’être régulièrement discutée afin d’aborder les avantages mais aussi les éventuelles difficultés. Je pense qu’il faudrait également sensibiliser les gestionnaires des espaces de coworking à l’intégration de ces profils de professionnels et aux exigences liées à leur activité salariale.
Comment envisagez-vous l’Ă©volution du tĂ©lĂ©travail en espace de coworking dans les prochaines annĂ©es ?
SHL : Je le vois à la fois comme un moyen de fidéliser des collaborateurs à distance, et comme un risque pour l’entreprise. Si le collaborateur se sent vraiment bien dans l’espace de coworking et moins à sa place dans l’entreprise, il peut la quitter plus facilement en sachant qu’il peut conserver son espace de travail tout en y exerçant un autre métier.
CP : Effectivement, l’expérience de télétravail en espace de coworking peut aider à la fidélisation du collaborateur en offrant une alternative à l’isolement social du télétravail à domicile… mais peut aussi contribuer à des départs de salariés qui progressivement ne s’identifient plus à leur entreprise. Le télétravail en espace de coworking constitue une réelle opportunité en offrant un cadre professionnel adapté, à condition de veiller à maintenir le lien entre le salarié et son entreprise en ne délégant pas toute la responsabilité de la socialisation à l’espace de coworking.
Article de recherche ; Pfeffer, C. et Havet-Laurent, S. (2025). La socialisation organisationnelle des salariĂ©s tĂ©lĂ©travailleurs en espace de coworking : dĂ©fis et enjeux pour la GRH. @GRH, 55(2), 79-108. https://doi.org/10.3917/grh.055.0079Â
